La Fable de l'Empire Stratosphérique - XI
(ici le début)
11. Storäta (3)
Storäta ne pouvait continuer la jeune fille à enquêter. "Je suis ici depuis peu de temps; je suppose qu'ils préfèrent faire l'économie d'un bûcher et nous brûler ensemble" mentit-elle.
"Je vois" répondit Hjärta, perdue dans ses pensées. Elle se releva et fit lentement le tour du cachot exigu. C'est alors qu'elle entendit, non loin, une porte métallique s'ouvrir dans un grincement. Était-ce déjà l'heure?... Son sang ne fit qu'un tour; elle s'imagina déjà combattre une nuée de gardes afin de s'enfuir. Mais où irait-elle alors? Les pas se rapprochaient. D'ici quelques secondes...
"Hjärta?" Une voix masculine, que Hjärta savait avoir déjà entendue, l'appelait doucement. Alors qu'elle s'approchait, elle aperçut dans l'obscurité un visage connu.
"Varmt! Mais... que faîtes-vous..." Son instructeur dans la science des chaudières était bien la dernière personne à laquelle elle s'était attendue.
"Je ne vais pas pouvoir rester longtemps, jeune fille."
"Vous? Mais pourquoi donc? Aidez-moi, s'il-vous-plaît, je..." Hjärta n'eut pas le temps de finir sa prière.
"Vous êtes une apprentie intelligente" continuait Varmt sans s'arrêter. "Je ne voudrais pas avoir à en rechercher une autre ainsi. Alors écoutez-moi: ne cherchez pas à vous enfuir. Ils ont besoin d'une accusation, et..."
"Le temps est dépassé, papi!" Un garde surgit, empoigna Varmt qui ne put terminer sa phrase et disparut avec lui.
La scène s'était passée en un éclair, mais Hjärta, toute abasourdie encore des derniers évènements, avait compris ce qu'avait voulu dire le maître des chaudières. Ce qu'il ne comprenait pas, c'était comment il pouvait la considérer comme une bonne apprentie, elle qui n'avait toujours que subi les heures passées en sa compagnie...
"Que t'a-t-il dit?" interrogea Storäta. Elle n'avait pas bougé de son coin du cachot et n'avait pas du entendre les murmures de Varmt.
"Tu n'avais qu'à ne pas te cacher" répondit Hjärta. Une brusque méfiance s'était emparait d'elle. Si Varmt disait vrai, et si ses goeliers attendaient une évasion pour avoir un motif d'exécution, alors Storäta pouvait être leur complice. Pourtant, Hjärta savait au fond d'elle que ce n'était qu'un report: si elle ne tentait pas de s'enfuir, ses juges trouveraient sûrement, dans leur archive, un élément quelconque pouvait être interprété comme de la trahison.
Il n'y avait néanmoins rien de plus frustrant que de se savoir impuissante. Elle ne pouvait invoquer aucune créature démonique sans manuscrit infernal des temps immémoriaux et hésitait même à continuer de parler avec sa co-détenue. Hjärta s'étala dans un coin du cachot, tâchant d'oublier sa situation. Le silence envahit alors le cachot sombre. On n'entendait plus que les grattements et les couinements des souris et parfois les mouvements de Storäta qui continuait de se cacher. Les heures passèrent, mortelles. Enfin, une sorte de sommeil enveloppa Hjärta, qui ne lutta pas. Elle commençait à perdre la notion du temps et le découragement s'était installé dans son coeur.
Dans ses rêves, elle aperçut, dans une immensité noire, deux petits yeux rouges, paniqués, tenter de se repérer. Le bruissement d'aile était le seul son audible à l'oreille humaine, mais un démon aurait entendu les rythmes tribals et les psalmodies ennivrantes qui infestaient cet univers vide. Quant à sa signification, elle prenait sa source dans une pièce, quelques étages au-dessus des cachots...